À propos des Vanités hybrides

Regarder des cailloux, c’est mon métier. Enfin, un bout de mon métier.
Cela peut sembler anachronique, vaguement onirique ou même sentir l’imposture mais c’est bien mon métier, celui d’un archéologue préhistorien
qui étudie des outils en pierre. Car ces cailloux sont des objets fabriqués et
si ce sont souvent des objets tout simples, pas très difficile à faire, ils portent
les marques et les stigmates de l’humain. C’est-à-dire qu’ils ont été fabriqués pour servir : couper, racler, percer… Derrière leur fabrication, il y a des connaissances techniques et des savoirs collectifs, ceux de la société qui les
a créés. Et ils sont aussi plus ou moins réussis car certains artisans étaient,
hier comme aujourd’hui, plus habiles que d’autres.
Je regarde donc mes cailloux taillés avec un œil de technicien, une analyse
de clinicien. Ils ont été réalisés il y a longtemps par des hommes qui vivaient en société, ils nous parlent donc de ces sociétés d’il y a des milliers d’années. C’est mon métier.
D’où vient alors ce sentiment de connu, cette impression de proximité devant les images d’Armelle de Sainte Marie ? Quels ressorts se déclenchent et tissent la familiarité avec ces formes et ces volumes ? Pourquoi cette excitation, cet écho qui réverbère entre mes petits cailloux taillés et ceux projetés sur la toile ? C’est d’ailleurs une émotion déjà un peu ancienne, un sentiment brusque… un peu incongru… qui m’a saisi dans son atelier dès la première rencontre avec des cailloux d’Armelle, des dessins, il y a déjà quelque temps. Ses cailloux,
je les reconnaissais, ils ressemblaient aux miens.
Sans doute parce que la pure minéralité en est absente. Ce ne sont pas des cailloux depuis toujours et pour toujours. On lit bien sur leurs surfaces tourmentées, dans leurs inclusions colorées, dans leurs cassures abruptes qu’ils ont une histoire, qu’ils n’ont pas toujours été comme ça, que certains
ont peut-être même servis un jour et qu’ils en gardent quelques traces, que leur couleur est une patine, qu’elle a émergée lentement et qu’elle changera encore. Cette histoire, ils nous la racontent et Armelle nous la donne à voir. C’est peut-être pour ça qu’ils sont seuls, un après l’autre, image après image, qu’ils ne s’agrègent pas sur la toile comme les pierres aiment à le faire dans la nature. Et c’est pour ça que je les reconnais. Comme mes petits cailloux taillés, ce sont des témoins et ils parlent.

Jean-Pierre Bracco
Professeur de Préhistoire, Aix-Marseille Université