Autonome

Le premier caractère de la peinture d’Armelle de Sainte Marie me semble être l’autonomie.
Quand je les regarde et si je les vois, il me semble évident que ces oeuvres se régissent par leurs propres lois.
Quelles lois ? Suspect à dire. Une seule affirmation est possible : les lois d’autonomie de cette peinture ne sont pas issues de textes votés dans un Parlement. Le texte montre ici sa misère. Issue du dessin, l’écriture n’est qu’une lointaine descendante de la peinture paléolithique et ne fut d’abord qu’un outil de comptables. Comptables et juristes, la peinture ricane en douce de cette pesante engeance. Elle s’établit sur les hauteurs : dans les images des 100 000 magies et de leur infini pouvoir souple. Autre chose.

La peinture est là, issue de la main de la peintre. Et ce vieux fou d’Ernst Gombrich l’a tranquillement écrit, entre deux sherries à l’Institut Warburg :
« Disons nettement, tout d’abord, qu’à la vérité « l’Art » n’a pas d’existence propre. Il n’y a que des artistes. » (1)
À vrai dire c’est très commode, il suffit donc de demander à l’artiste.
Armelle de Sainte Marie dit : « J’ai des portées de courants internes,
des strates qui affleurent. Ce sont des choses qui me traversent. La peinture, dans les bons moments, se passe en dehors de soi. Là c’est formidable. J’aimerais maîtriser ma vie de peintre… Et non maîtriser la peinture. Ce qui est intéressant ce n’est pas de tout saisir. »
Je sens un côté archipel dans ce qu’elle dit. Un côté géologie . Elle parle de strates, de plateaux, d’espace, de constellations. « Tableau comme une table feuilletée, à variétés indénombrables » dit Michel Serres (2), au sujet d’une peinture du début du XVIème siècle.

Elle dit aussi : « Cultiver le lâcher prise de manière juste.
- De manière juste ?
- Fragile, impalpable, onirique… »

Je me demande où se glisse l’énigme de l’autonomie de cette peinture.
Je cherche des traces de la danse contemporaine que la peintre a pratiquée assidûment. Je n’en trouve pas, mais je refuse de considérer cette recherche comme vaine. Il y a toujours une mise en place dans l’espace.
Et voici la couleur, les couleurs, mates, presque sans liquidités, affichant leurs superpositions et leurs tentations de frontières d’où le trait est presque absent, où le fond blanc est souvent présent. Peinture s’affirmant autonome.
Elle dit « Il y a une constellation qui se met en place au moment où on est dans la peinture »
Elle parle de toucher la matière peinture. Et je vois bien que c’est une substance sujette à états, à intuitions et à transmutations
Les peintres exagèrent. Retirés dans leur alchimie secrète. Je me souviens d’avoir filmé Vincent Bioulès disant : « Je me suis rendu compte qu’un tableau raté c’est toujours à cause d’un relâchement moral, ce n’est pas uniquement un relâchement de l’oeil ou de la main. C’est un relâchement moral, c’est un relâchement intellectuel et spirituel. »
L’oeil et le moral, la main et le moral. Les peintres comme des chevaux de longue randonnée. Avec le blason de cette très ancienne pratique de la peinture. La seule activité de culture humaine qui nous rend proches de nos ancêtres d’il y a 50 000 ans.

Et la couleur ? Quelles sont ses lois ?
Elle dit : « les couleurs se cooptent, se provoquent, se mélangent.
Elles grignotent l’espace et le dilatent en même temps. Il y a un commandement de la couleur qui a sa vie propre. La couleur a une capacité
à imposer des associations surprenantes. »
Étrangement la couleur a une relation avec le format. « Quand une toile s’arrête, il faut qu’elle continue sur la toile suivante. Il faut qu’elle se poursuive à l’horizontale » dit-elle. Il y a ici, comme chez pas mal de peintres, une dialectique entre l’horizontal -peindre à l’horizontale, au sol- et la verticale qui est l’état de monstration.
Je regarde cette peinture. J’y vois une fausse douceur et une sorte de grâce qui semble se défier de la grâce. Mais, dans son silence, la peinture se moque bien de ce que l’on peut penser d’elle. Elle a raison. Les critiques se sont toujours trompés. Le génial poète que fût Baudelaire n’a-t-il pas proclamé que Constantin Guys était le peintre de la modernité ?
Peu importent.
Une des identités les plus singulières de la peinture contemporaine, et peut-être sa vraie radicalité, est d’être hors champ de toute l’habituelle recette cathartique du spectacle.
La peinture d’Armelle de Sainte Marie travaille à la liberté de l’oeil. Elle offre à l’oeil les propositions d’un ailleurs ici présent.

Jean-Louis Marcos - 2010
Journaliste et critique d'art (1947-2012).

(1) Ernst Gombrich. Histoire de l’art. 1982. Flammarion.
(2) Michel Serres. Esthétiques sur Carpaccio. 1975. Hermann.